Image 1.CICR/LEMBRYK, Wojtek : Bukavu, hôpital de Panzi. Des femmes victimes de violences sexuelles se reposent près de l’endroit où elles prennent leurs repas
Depuis l’aube des civilisations, les viols et rapts de femmes ont toujours été une pratique en temps de guerre, de conflit, car la femme était considérée comme un trophée, un butin, un objet à forte valeur symbolique.
De la Bible aux récits d’Homère, des écrits de Tacite à la tapisserie de Bayeux relatant la conquête de l’Angleterre en 1066, les sources historiques relatent ces « faits d’armes », symboles absolus de la domination du vainqueur. Au Moyen Âge, on les qualifiait d’« excès ordinaires » des armées, et sous l’Empire, de « butins ».
Même si le droit de la guerre l’interdisait, ce n’est que très récemment que le viol en contexte de conflit n’est plus considéré comme dommage collatéral. Avec l’évolution des mentalités, les témoignages, les études anthropologiques et psychologiques des effets sur les victimes et leur famille, cet acte est désormais considéré par la Cour internationale de justice comme un crime de guerre et un crime contre l’humanité.
Tout comme l’emploi des drones, des mines antipersonnel, l’envoi d’éclaireurs ou de snipers, le viol de masse est programmé et savamment orchestré par les chefs militaires. Ils n’ont pas lieu dans des ruelles sombres à l’abri des regards ; bien au contraire, tels des pendaisons et des exécutions, ils sont mis en scène devant l’ensemble de la communauté (famille, village, quartier…), contrainte de regarder et parfois même de participer.
Du butin à la tactique de guerre
Dans les guerres d’aujourd’hui, le corps des femmes est devenu un champ de bataille. Du Rwanda à la Bosnie, du Darfour à l’est de la République démocratique du Congo, les rapports s’accumulent et dressent le même constat : le viol est toujours une arme de guerre (tactique) à part entière, utilisée pour terroriser, détruire les liens communautaires et forcer les populations à fuir, mais surtout pour prendre le dessus sur l’adversaire.
Selon le dernier rapport du Secrétaire général de l’ONU sur les violences sexuelles liées aux conflits (avril 2025), plus de 4 600 personnes ont subi ces violences en 2024, une augmentation estimée à 25 % par rapport à l’année précédente. Derrière ces chiffres, des vies brisées et des sociétés entières marquées à long terme.
Ex-Yougoslavie (1992–1995)
Image 2. UNICEF/Roger Le Moyne : déplacées de Srebrenica, à l’aéroport de Tuzla en Bosnie-Herzégovine, 1995.
Pendant les guerres des Balkans, le viol est devenu une tactique militaire à part entière. Les organisations internationales estiment qu’entre 20 000 et 50 000 femmes ont été violées en Bosnie-Herzégovine, souvent dans des camps ou des villages entiers transformés en lieux de détention sexuelle.
Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) a reconnu ces actes comme crimes de guerre et crimes contre l’humanité, notamment dans le jugement Foča (2001), où les juges ont établi la responsabilité directe des commandants1.
«Dans certaines zones, les femmes bosniaques étaient enlevées, détenues et violées jusqu’à ce qu’elles “tombent enceintes d’un ennemi”, une stratégie visant à détruire la pureté ethnique perçue des communautés ciblées ».
Rwanda (1994)
Durant le génocide contre les Tutsis, le viol a été utilisé comme instrument du génocide. Selon l’ONU, entre 250 000 et 500 000 femmes ont été violées en l’espace de cent jours.
Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), dans le jugement Akayesu (1998), a reconnu pour la première fois le viol comme acte constitutif de génocide, marquant un tournant historique.
« Les miliciens forçaient parfois des familles entières à assister aux viols, avant de tuer les victimes, une méthode délibérée de destruction psychologique et sociale »
Darfour (Soudan, 2003 – 2020)
Image 3. Human Rights Watch : Hania , une jeune femme soudanaise âgée de 18 ans a été enlevée en février 2024 par des combattants des Forces de soutien rapide qui l’ont détenue dans une base militaire et l’ont violée à plusieurs reprises pendant trois mois.
Au Darfour, la violence sexuelle a accompagné les campagnes de nettoyage ethnique.
Les enquêtes d’Amnesty International et de Human Rights Watch estiment que des dizaines de milliers de femmes, majoritairement issues des groupes Four, Massalit et Zaghawa, ont été violées par les milices janjawids et les forces gouvernementales.
Dans les affrontements récents (2023 – 2024) entre la RSF et l’armée, l’ONU a recensé plus de 1 000 cas confirmés, dont des victimes âgées de 8 à 75 ans.
Une survivante témoigne :
« Ils ne visaient pas que nos corps. Ils voulaient effacer notre communauté ».
Syrie, Myanmar et autres terrains récents
En Syrie, depuis 2011, les commissions d’enquête de l’ONU ont recensé des milliers de cas de viols, souvent en détention, utilisés comme méthode de torture ou d’intimidation.
Au Myanmar, des centaines de femmes rohingya ont été violées collectivement par l’armée lors de la campagne de 2017, que l’ONU qualifie de « crime contre l’humanité à caractère ethnique ».
Les schémas sont identiques : viols collectifs, esclavage sexuel, stérilisation forcée, humiliation publique.
L’Est de la RDC : l’épicentre d’un drame silencieux
Image 4. CIRC/SYNENKO, Alyona : Province du Sud-Kivu. Pascaline a vu sa vie basculer à jamais le jour où elle a été violée par des hommes en armes, dans l’est du pays. Mais le plus difficile à vivre, pour elle, fut d’être rejetée
Depuis plus de vingt ans, l’Est de la République démocratique du Congo vit au rythme des affrontements entre groupes armés, milices locales et forces régulières. Les villages brûlent, les populations fuient, et les corps, surtout ceux des femmes et des filles, deviennent un champ de bataille.
En 2010, Margot Wallström, alors représentante spéciale des Nations unies sur les violences sexuelles dans les conflits, déclarait devant le Conseil de sécurité :
« La République démocratique du Congo est aujourd’hui la capitale mondiale du viol. »
L’expression brutale a fait le tour du monde. Elle traduisait l’ampleur du fléau : selon les Nations unies, plus de 15 000 viols avaient été signalés en 2009, un chiffre probablement bien inférieur à la réalité dans un contexte où la peur et la honte réduisent les signalements.
Les affrontements récents entre groupes armés M23, Wazalendo, milices locales et forces régulières montrent bien que la situation y reste très alarmante. Le rapport 2025 du Secrétaire général de l’ONU relève une hausse inquiétante des cas signalés et appelle à renforcer l’accès aux soins, à la protection et à la justice.
De son côté, Amnesty International a publié en août 2025 un briefing détaillé documentant des viols collectifs, enlèvements, exécutions sommaires et attaques contre des hôpitaux, notamment à Kishishe.
Les ONG locales décrivent un afflux constant de survivantes dans les centres de soins : plusieurs centaines de nouveaux cas chaque semaine dans les zones de déplacement. Le journal The Guardian rapporte, dans un article du 5 février 2025, que des femmes ont été violées, brûlées vives ou assassinées lors d’opérations du M23 autour de Goma.
Justice et impunité : pas de paix durable sans justice
Image 5. Dr.Denis MUKWEGE, Prix Nobel de la paix
Lors de la remise de son Prix Nobel de la paix en 2018, le docteur Denis Mukwege, surnommé « l’homme qui répare les femmes » a lancé un avertissement devenu universel :
Malgré cette évidence, la réalité sur le terrain reste cruelle. Sur des dizaines de milliers de viols commis en RDC, par exemple depuis 1996, seule une infime minorité a conduit à des procès.
Plusieurs obstacles expliquent, entre autres, cet état de choses : manque de preuves, peur des représailles, honte, absence de soins et corruption judiciaire. Pourtant, certains procès locaux (comme à Kavumu ou Minova) ont montré qu’il était possible d’obtenir justice, même dans le chaos.
Les cicatrices visibles et invisibles
Image 6. CICR/LEMBRYK, Wojtek : Bukavu, hôpital de Panzi. Des femmes victimes de violences sexuelles se reposent près de l’endroit où elles prennent leurs repas
« Quand je vois quelqu’un en uniforme, je tremble. Depuis ce jour, je ne sors plus. »
Comme en témoigne cette phrase de Béatrice, dont le témoignage a été recueilli dans le rapport d’Amnesty international, les conséquences des violences sexuelles ne s’arrêtent pas lorsque les armes se taisent. Elles laissent derrière elles des corps mutilés, des vies brisées et des sociétés désagrégées.
Les blessures physiques sont souvent irréversibles : infections, stérilité, mutilations, grossesses forcées. Mais les cicatrices les plus profondes sont psychologiques et sociales. Ces crimes détruisent le tissu social : ils provoquent la désagrégation des familles, la méfiance entre voisins, la fuite des hommes incapables de « protéger leurs familles ».
Les survivantes vivent dans la peur, la honte, la culpabilité, souvent rejetées par leur propre communauté, considérées comme « souillées » ou « complices » de l’ennemi. Cette stigmatisation, parfois plus destructrice que la violence elle-même, enferme des milliers de femmes dans le silence et la précarité.
Les conséquences de ces viols dépassent les victimes directes et touchent ceux qui n’auraient jamais dû être concernés : les enfants nés de la guerre. Ces enfants portent à leur tour les cicatrices du conflit. Souvent rejetés ou abandonnés, ils grandissent dans la honte, la pauvreté et le silence. Selon une étude de l’ONU Femmes, beaucoup vivent sans identité légale ni accès à l’école. Dans l’est de la RDC, la Fondation Panzi et d’autres ONG alertent sur le nombre croissant de ces enfants, marqués dès la naissance par la violence et l’exclusion.
Selon la résolution 2467 du Conseil de sécurité de l’ONU, « la violence sexuelle dans les conflits compromet durablement la paix et la sécurité, car elle détruit les fondements mêmes des sociétés ».
Sur le plan psychologique, comme le reconnaît le docteur Denis Mukwege et l’hôpital Panzi, la reconstruction passe par un long processus de soins médicaux, d’écoute et de réinsertion. Il ne s’agit pas seulement de guérir le corps, il faut également restaurer, dans la mesure du possible, la dignité perdue et rendre justice aux victimes. D’après l’ONU, ces séquelles menacent la reconstruction et la paix si les victimes ne sont pas reconnues et réparées.
En effet, la mémoire de ces violences est un enjeu politique et social majeur. Le silence ou l’impunité ne font que perpétuer le traumatisme collectif. À l’inverse, les politiques de reconnaissance, d’indemnisation et de justice restaurative peuvent devenir un levier de paix. Comme le rappelle le rapport de l’ONU sur les survivantes de violences sexuelles dans les conflits (2024), la lutte contre le viol de guerre n’est pas seulement une question de droits humains, c’est une condition de reconstruction nationale et de stabilité durable.
Au-delà du constat : une responsabilité collective
De la Bosnie au Kivu, le message reste le même : tant que le viol restera impuni, il sera utilisé comme arme stratégique de guerre. Les chiffres ne disent pas tout, mais ils rappellent l’urgence d’agir.

